L’histoire se déroule aux Pays-Bas, où l’euthanasie est autorisée...
Ma mère a 86 ans. Jusqu’à récemment, elle était en pleine forme : gymnastique chaque matin, aviron, vélo, une vie sociale et culturelle très riche. Côté santé, presque rien : un peu d’arthrose et une hypertension bien contrôlée.
Un matin, elle glisse sur un sol mouillé et se fracture deux vertèbres. Elle est hospitalisée en raison de fortes douleurs. Durant son séjour, des troubles digestifs apparaissent et, une quinzaine de jours plus tard, le diagnostic tombe : un lymphome de bas grade, avec une atteinte importante du petit bassin. Une chimiothérapie est proposée ; la première séance est faite dans la foulée, puis un retour à domicile en hospitalisation à domicile est organisé dès le mois suivant.
Elle est alors très affaiblie, douloureuse, se déplace difficilement avec un déambulateur, mange peu et a beaucoup maigri. Le moral n’est pas bon. Je suis auprès d’elle chaque jour, mes trois frères sont très présents. Nous nous relayons, parlons beaucoup, évoquons les souvenirs, les voyages, les moments joyeux de notre enfance. Malgré la fatigue, ces temps partagés nous rapprochent profondément.
Très vite, elle nous dit qu’elle ne souhaite pas poursuivre la chimiothérapie et exprime clairement son désir d’avoir recours à une euthanasie. Elle nous parle avec une grande sérénité : elle a eu une très belle vie et ne veut pas passer quelques mois ou quelques années de plus à supporter des traitements lourds pour finir diminuée par rapport à ce qu’elle était encore deux mois auparavant. Nous la connaissons, nous la comprenons.
Elle en parle à son médecin traitant, qui la connaît bien et lui dit que cela peut être envisagé. Son moral remonte. Elle fait une demande écrite d’euthanasie et, une dizaine de jours plus tard, un second médecin indépendant vient la voir et donne lui aussi son accord.
Elle passe sa dernière semaine à contacter ses proches. Certains viennent passer du temps auprès d’elle. Nous partageons alors de très beaux moments : des repas simples pris ensemble, des rires mêlés aux larmes, des silences apaisés, des gestes tendres. Elle nous parle, un par un, avec beaucoup d’amour et de lucidité. Ces journées sont empreintes de douceur et d’une grande intensité.
L’euthanasie a lieu quelques jours après, à son domicile, pratiquée par son médecin traitant, entourée de ses quatre enfants.
Mais aujourd'hui encore, même pour cela, je devrais culpabiliser, m'expatrier, braver une illégalité, accepter l'INDIGNITÉ.
Alice Irani

